Le Projet-Sens : Mémoire de naissance
- Laura Charron

- 7 oct.
- 5 min de lecture
Il y a des moments dans la vie où l’on sent qu’on rejoue un scénario sans savoir pourquoi. On retombe dans les mêmes relations, les mêmes blocages, les mêmes émotions… Comme si une part de nous suivait une partition écrite avant même notre naissance. C’est précisément ce que le Projet-Sens cherche à éclairer : ces empreintes précoces, souvent invisibles, qui se forment avant, pendant et juste après la naissance.
Aujourd’hui, de nombreux thérapeutes issus de la psychologie humaniste, de la psychogénéalogie ou encore de la psychologie transpersonnelle explorent cette idée : notre histoire ne commence pas à notre premier souffle, mais bien avant.
Les neuf mois de grossesse, la conception, et les premiers instants de vie constituent un véritable code source émotionnel. Ces moments fondateurs déterminent parfois, à notre insu, nos élans, nos peurs, nos choix, voire nos maladies.
D’où vient le concept du Projet-Sens ?
Le concept a été formulé et théorisé par Marc Fréchet, psychologue clinicien français, dans les années 1980. Fréchet observait chez ses patients des répétitions troublantes : des comportements ou des symptômes semblaient répondre à des événements vécus par les parents avant même la naissance de l’enfant. En croisant la biologie, la psychologie et l’observation clinique, il a développé le concept du Projet-Sens, une approche complémentaire à la psychogénéalogie.
Mais les racines de cette idée remontent à Anne Ancelin Schützenberger, pionnière de la psychogénéalogie. Elle a mis en lumière les loyautés familiales invisibles, ces fidélités inconscientes qui nous poussent à rejouer les destins, les blessures ou les deuils non résolus de nos ancêtres. Fréchet s’est appuyé sur cette base pour descendre encore plus en amont : il s’est intéressé à la période périnatale — la conception, la grossesse et la naissance —, là où tout commence.
Le Projet-Sens, un “programme invisible”
Selon Marc Fréchet, chaque être humain naît avec un “programme inconscient”, formé des émotions, attentes et projections vécues par les parents autour de sa conception. Ces informations ne se limitent pas à la génétique.
Elles se transmettent à travers le langage émotionnel du corps, des hormones, des signaux biochimiques et des champs d’informations encore mal compris.
Ainsi, le fœtus “capte” ce qui se passe dans son environnement émotionnel :
les peurs ou les joies des parents,
les non-dits du couple,
les deuils récents,
les désirs, conscients ou non, projetés sur lui.
Ces empreintes précoces deviennent des repères inconscients.Elles ne déterminent pas notre vie, mais orientent nos réactions, nos choix, et parfois même nos maladies.
On pourrait dire que le Projet-Sens, c’est la mémoire émotionnelle de notre arrivée au monde.
Quelques contextes typiques de conception selon le Projet-Sens
1. L’enfant non prévu ou non désiré
Lorsqu’un enfant est conçu sans être attendu, une empreinte de rejet ou de “non-appartenance” peut s’installer dès les premières semaines.Même si les parents finissent par accueillir l’enfant avec amour, le corps, lui, a déjà enregistré le message initial.À l’âge adulte, cela peut se manifester par un sentiment diffus d’être “de trop”, une tendance à se justifier, à se suradapter ou à rechercher sans cesse la reconnaissance.Le travail thérapeutique consiste alors à réaffirmer sa légitimité d’exister, à recréer symboliquement un espace d’accueil et de sécurité intérieure.
2. L’enfant idéalisé ou “missionné”
Certains enfants sont très attendus — parfois comme le “sauveur” du couple, le “héritier”, ou celui qui réparera une injustice familiale.Dans ce cas, la personne grandit sous le poids d’un rôle : plaire, réussir, ne pas décevoir.Elle devient performante, mais souvent coupée de ses besoins réels.La libération passe par l’écoute du soi profond et la reconnaissance du droit de vivre sa propre vie, et non celle projetée sur elle.
3. La conception dans le conflit ou la violence
Quand la conception survient dans un contexte de tension — dispute grave, adultère, inceste, viol —, le corps de l’enfant enregistre ce chaos initial.Ces empreintes peuvent ensuite se manifester par de l’anxiété, des blocages relationnels, ou un sentiment de honte sans cause apparente.L’enjeu n’est pas de “revivre” le trauma, mais de le reconnaître, de lui redonner un sens symbolique et de rétablir un climat intérieur de paix.
4. L’enfant “de remplacement”
Lorsqu’un enfant est conçu après une fausse couche, un deuil ou la perte d’un autre, il peut inconsciemment porter la mémoire du disparu.Ces personnes ressentent parfois une mélancolie constante, un flou identitaire, ou la sensation étrange de ne pas vivre leur propre vie.Reconnaître et honorer l’enfant perdu est souvent la clé pour redonner à chacun sa juste place dans la lignée.
5. L’enfant “social”
Dans certaines cultures, l’enfant naît pour “assurer la descendance”, “reprendre l’entreprise”, “honorer la tradition”.Cette mission implicite crée une tension entre le désir personnel et les injonctions familiales.La personne vit alors un conflit intérieur : suivre son propre chemin ou rester fidèle au rôle qu’on lui a attribué avant même sa naissance.
Le Projet-Sens, entre biologie et symbolique
Le Projet-Sens ne prétend pas remplacer les approches scientifiques classiques.C’est une grille de lecture complémentaire qui aide à comprendre pourquoi certaines situations semblent se répéter “sans raison”.
Des études en psychologie périnatale montrent d’ailleurs que les neuf mois de gestation laissent des traces profondes dans le système nerveux du bébé.Les réactions de stress de la mère, les émotions fortes, les événements de vie autour de la conception ou de l’accouchement peuvent influencer durablement la manière dont l’enfant perçoit le monde.
Par exemple :
une césarienne programmée (où le bébé “n’initie pas” sa venue) peut correspondre à une difficulté, plus tard, à initier les projets par soi-même ;
une naissance prématurée peut laisser une trace de “je dois arriver trop tôt pour sauver la situation” ;
une naissance difficile, au contraire, peut engendrer la peur de l’effort ou du passage.
Ces interprétations ne sont pas des vérités absolues, mais des pistes d’observation précieuses pour mieux comprendre nos réactions profondes.
Une approche à manier avec prudence
Comme toute théorie symbolique, le Projet-Sens demande rigueur et discernement.Il ne s’agit pas de plaquer une explication toute faite sur chaque difficulté, mais d’ouvrir une piste de sens.Aucune mémoire, aucune empreinte n’est une fatalité.Ces influences inconscientes sont malléables : une fois conscientisées, elles peuvent être transformées, apaisées, intégrées.
Le but n’est pas de culpabiliser les parents ni de se définir par son passé, mais de retrouver du pouvoir sur son histoire.
Héritage d’Anne Ancelin et Marc Fréchet
Il est juste de rappeler que sans Anne Ancelin Schützenberger, ce champ d’exploration n’existerait pas.C’est elle qui a posé les bases en démontrant que nos vies sont traversées par des transmissions invisibles.Ses observations sur les “anniversaires de décès”, les maladies à dates répétées, ou les destins parallèles ont ouvert un champ entier : la psychogénéalogie.
Marc Fréchet, en psychologue clinicien, a poursuivi le travail dans une direction plus biologique et expérientielle. Là où Anne Ancelin regardait les générations, Fréchet a observé le moment de la création de la vie. Il a relié les événements familiaux à la biologie cellulaire, suggérant que nos cellules enregistrent les informations émotionnelles du contexte de conception.
Ensemble, leurs travaux tracent une ligne de continuité :
Anne Ancelin a révélé les transmissions transgénérationnelles ;Marc Fréchet a exploré les empreintes périnatales ;et aujourd’hui, de nombreux thérapeutes allient ces deux visions pour aider chacun à redevenir l’auteur conscient de sa trajectoire.
Retrouver la liberté du vivant
Le Projet-Sens ne cherche pas à figer le destin, mais à nous aider à comprendre pourquoi nous répétons certains scénarios.Lorsque nous reconnaissons d’où viennent nos impulsions les plus profondes — celles qui précèdent même notre naissance —, quelque chose s’apaise. Nous cessons de subir notre histoire pour enfin la traverser avec conscience.
C’est là toute la beauté de cette approche : elle nous rappelle que rien n’est figé.Nos mémoires peuvent être comprises, nos fidélités réévaluées, et nos choix redeviennent nôtres.
Le Projet-Sens, en fin de compte, n’est pas une théorie sur le passé.C’est une invitation à naître pleinement à soi-même — ici, maintenant, en conscience.
Pour aller plus loin :
Anne Ancelin Schützenberger, Aïe, mes aïeux !
Marc Fréchet, Le Projet-Sens et la psychologie biologique
Thomas Verny & John Kelly, The Secret Life of the Unborn Child
Daniel Stern, Le monde interpersonnel du nourrisson
.png)



Commentaires