Les grandes découvertes de la mémoire transgénérationelle au XXᵉ siècle
- Laura Charron

- 7 oct.
- 9 min de lecture
Anne Ancelin Schützenberger n’était pas seulement une grande psychologue : elle avait le don rare de mêler rigueur scientifique et humour subtil. Lors d’une conférence, face à un public sceptique, elle demanda à chacun de raconter un souvenir familial jamais évoqué. Les participants, hésitants, virent la tension se dissoudre lorsqu’elle posa un simple verre sur la table et lança : « Si vous ne parlez pas, ce verre va exploser sous la force des secrets ! »
L’assemblée éclata de rire. Ce mélange d’audace et de légèreté reflète parfaitement son approche : rendre accessibles des concepts complexes comme le syndrome du gisant ou les loyautés invisibles, tout en créant un climat de confiance.
Ses travaux sur les mémoires transgénérationnelles et le projet-sens ont profondément marqué la psychologie contemporaine. Avec des outils simples et précis, elle a montré comment les traumatismes familiaux peuvent traverser les générations et influencer la vie actuelle. Son livre Aïe, mes aïeux ! (1993) reste une référence, permettant aux thérapeutes et au grand public de travailler sur ces schémas invisibles avec clarté et méthode.
Le génosociogramme, qu’elle a popularisé, permet de visualiser les liens familiaux et d’identifier les répétitions transgénérationnelles. Les concepts de loyautés invisibles et de syndrome d’anniversaire montrent que certains comportements, choix de vie ou événements se répètent en lien avec l’histoire familiale : par exemple, un enfant naissant à l’âge où un ancêtre a vécu un événement traumatique, ou un accident survenant le même jour qu’un décès familial passé.
Ces schémas invisibles sont souvent inconscients, mais ils orientent nos décisions et nos émotions.
Anne Ancelin Schützenberger s’appuie sur les travaux de Ivan Boszormenyi-Nagy, qui avait observé que chaque famille possède un équilibre invisible entre donner et recevoir.
Un déséquilibre — trahison, abandon, secret — peut pousser les descendants à « payer la facture » en répétant des situations similaires. Schützenberger approfondit cette vision : nous sommes fidèles à nos ancêtres, parfois au prix de souffrances répétées, et cette fidélité inconsciente influence nos choix, nos métiers, nos relations, et même nos projets de vie.
Nicolas Abraham et Maria Torok : le fantôme transgénérationnel
Nicolas Abraham et Maria Torok ont complété ce panorama avec un éclairage subtil sur les mémoires familiales non dites. Ils décrivent le concept de fantôme transgénérationnel, ces traumatismes ou secrets qui hantent les descendants sans qu’ils en aient conscience.
Abraham, philosophe et psychanalyste, observe comment le langage — lapsus, silences, hésitations — peut révéler ces mémoires cachées.
Torok, clinicienne, étudie les symptômes et répétitions étranges chez les patients. Ensemble, ils montrent que ces expériences inconscientes influencent nos décisions, nos émotions et parfois même notre santé. Ce qui n’a pas été exprimé ou intégré dans une famille peut « habiter » les générations suivantes, comme un héritage invisible.
Leur travail complète celui de Schützenberger : il ne s’agit pas seulement de loyautés visibles ou de répétitions observables, mais d’une dimension plus subtile où la mémoire cherche à être reconnue pour libérer sa charge. Cette approche enrichit notre compréhension de la psychogénéalogie, en mettant en lumière des couches profondes de l’inconscient familial qui traversent le temps et influencent notre vie actuelle.
XIXᵉ siècle : médecine, hérédité et répétition
Bien avant ces découvertes, les médecins et sociologues du XIXᵉ siècle ont commencé à observer les répétitions familiales, souvent sous un angle biologique ou moral. Bénédict Morel (1809-1873), dans son Traité des dégénérescences, décrit comment certaines “tares” — alcoolisme, vice moral, maladies — semblent se transmettre et s’aggraver de génération en génération. Pour lui, les comportements familiaux laissent une trace durable dans le corps et l’esprit des descendants.
En Italie, Cesare Lombroso (1835-1909) développe la théorie des “criminels-nés”, prétendant que la criminalité et certains traits de caractère déviants sont héréditaires. Bien que cette théorie soit aujourd’hui discréditée, elle a influencé la criminologie et la conception des comportements familiaux au XIXᵉ siècle.
En France, Jean-Martin Charcot (1825-1893) observe que certains troubles psychologiques se retrouvent dans certaines familles, ouvrant la voie à la psychanalyse et à l’exploration de la mémoire inconsciente. Émile Durkheim (1858-1917), dans Le Suicide, met en évidence des logiques sociales et collectives derrière certains comportements, introduisant l’idée que la mémoire sociale influence les générations futures.
Claude Bernard (1813-1878), fondateur de la médecine expérimentale, ajoute la notion de “terrain héréditaire”, montrant que certaines maladies ou fragilités peuvent se transmettre biologiquement, préparant ainsi le terrain pour l’épigénétique moderne.
Au XIXᵉ siècle, on commence donc à comprendre que les répétitions familiales ne sont pas uniquement psychiques ou sociales : elles se retrouvent dans la biologie, la société et l’histoire familiale. Ces observations posent les bases de la psychogénéalogie et de l’étude des mémoires transgénérationnelles.
Renaissance et Humanisme (1400-1600)
Avec la Renaissance, l’Europe redécouvre l’Antiquité et développe une vision centrée sur l’homme et la raison. L’individu devient capable de comprendre le monde par l’observation, mais le poids de l’histoire familiale reste central. Philosophes, médecins et artistes commencent à remarquer que le destin d’une personne est souvent lié à celui de sa lignée.
Les généalogies se multiplient dans les familles nobles et bourgeoises. Chaque naissance, mariage, décès ou héritage est consigné, et les chroniqueurs notent avec attention les répétitions tragiques : enfants morts prématurément, mariages tragiques ou maladies frappant plusieurs générations. Ces observations peuvent être vues comme les premières intuitions sur les mémoires transgénérationnelles, montrant que certaines répétitions familiales sont documentables et observables.
Dans le domaine médical, l’Humanisme encourage l’étude des maladies familiales et des tempéraments, posant les bases de la psychologie et de la psychogénéalogie. Philosophie et médecine se rejoignent : jusqu’où l’individu peut-il agir contre l’influence de sa lignée ? La littérature et l’art reflètent ces préoccupations : tragédies italiennes ou drames élisabéthains mettent en scène des familles où secrets, erreurs et malheurs se transmettent silencieusement, de génération en génération.
Moyen Âge (500-1400)
Le Moyen Âge est une époque où les récits de magie, sorcellerie et lignées frappées par la malédiction dominent l’imaginaire collectif. On croyait qu’un destin tragique pouvait se répéter sur plusieurs générations : hérésies, pactes ou crimes étaient vus comme capables “d’entacher” toute une descendance. Dans ce monde fortement religieux, l’invisible était classé entre bien et mal, et chaque échec ou tragédie familiale était interprété comme conséquence d’une faute transmise.
Pourtant, derrière ces croyances se cachait une conscience intuitive de la transmission des traumatismes. Les familles nobles notaient soigneusement mariages et héritages pour éviter les conflits, tandis que les chroniques médiévales documentaient les répétitions de drames : enfants morts prématurément, terres perdues ou épidémies.
Ces récits reflètent des cycles de répétition que nous pouvons aujourd’hui analyser sous l’angle des loyautés ou mémoires transgénérationnelles.
La médecine médiévale, inspirée des doctrines grecques et arabes, considérait que certaines maladies et tempéraments pouvaient se transmettre de génération en génération. Les conceptions des humeurs et des “corruptions corporelles” intégraient une idée de mémoire du corps et de la lignée. Les mythes et légendes, comme les malédictions familiales ou les récits de sorcières, fonctionnaient comme des métaphores de la transmission des schémas de comportement et des mémoires collectives.
Même les structures sociales — mariages arrangés, primogéniture, transmission des terres ou métiers — participaient à ces cycles de répétition. Chaque famille conservait ainsi des traces invisibles de ses succès et échecs, influençant durablement comportements, alliances et destinées individuelles.
Le Moyen Âge, malgré ses croyances religieuses, révèle déjà l’existence d’un fil invisible entre les générations, que l’on pourrait interpréter aujourd’hui comme les fondations psychologiques et transgénérationnelles des familles.
De la Mythologie à la réalité
Pendant des millénaires, les mythologies du monde entier racontent la même idée : nos actes laissent des traces invisibles, transmises de génération en génération. Ce que la science contemporaine nomme traumatismes transgénérationnels, répétitions familiales ou mémoires cellulaires, était déjà décrit dans les récits ancestraux.
Les mythes ne sont pas que symboliques : ils étaient d’abord des histoires vécues, transformées en légende avec le temps. Derrière les symboles se cachent des mécanismes universels : la mémoire agit comme un outil d’ajustement naturel, permettant d’intégrer les expériences et d’évoluer. La dualité bien/mal dans ces récits n’est pas morale : elle décrit comment une mémoire dysfonctionnelle peut se transformer en mémoire intégrée, et comment la mémoire intégrée libère et fait évoluer.
Les voies universelles de libération
Face aux répétitions, observables à toutes les échelles — familiales, sociales, collectives — l’humanité a développé trois grandes stratégies :
L’expulsion par transfert : Éliminer les influences néfastes ou perturbatrices. Par exemple : le bouc émissaire chez les Hébreux, le pharmakos dans la Grèce antique, ou encore l’exorcisme médiéval (ces rituels visaient surtout à retirer des forces ou charges invisibles perçues comme perturbatrices, plutôt qu’à traiter les mémoires ancestrales directement).
L’élévation par initiation : transcender ses limitations par la révélation. L’Égypte antique, la Grèce, l’Inde et le Moyen Âge proposent des initiations permettant à l’individu d’atteindre un état de conscience supérieur et de se reconnecter à sa nature profonde.
La purification par pratiques : nettoyage patient des mémoires.Le Qi Gong, le yoga, les cercles de parole et, aujourd’hui, la psychogénéalogie ou la méditation permettent de dissoudre progressivement les schémas limitants.
Ces trois voies traitent deux types de mémoires :
Les mémoires terrestres, qui répètent des schémas familiaux et limitants, et demandent purification et intégration.
La mémoire de l’âme, qui guide vers notre potentiel authentique et notre vraie nature, inspirant libération et épanouissement.
Cette distinction montre que nous ne nous comportons pas de la même manière face à chaque mémoire : l’une maintient en boucle, l’autre élève et ouvre. Sortir des mémoires terrestres et s’aligner à son âme correspond exactement à ce que les traditions millénaires décrivaient, et ce que la psychogénéalogie moderne observe encore : la libération et l’expansion de la conscience passent par la compréhension et la transformation des héritages invisibles.
Psychogénéalogie et mémoire transgénérationnelle aujourd’hui
Au XXIᵉ siècle, les travaux d’Anne Ancelin Schützenberger, Nicolas Abraham et Maria Torok trouvent un écho puissant dans la psychogénéalogie moderne. Ces disciplines permettent d’explorer comment les schémas familiaux, loyautés invisibles et traumatismes non résolus continuent d’influencer nos choix et nos comportements. Les outils contemporains, comme le génosociogramme, offrent un moyen concret de visualiser les répétitions transgénérationnelles et d’identifier les influences invisibles héritées des ancêtres.
La psychogénéalogie repose sur l’idée que la mémoire n’est pas seulement individuelle : elle est collective et souvent inconsciente. Chaque membre d’une famille peut “porter” des secrets, des douleurs ou des non-dits, et reproduire inconsciemment des patterns hérités. Comprendre ces liens, c’est comme éclairer des zones d’ombre pour ne plus répéter des cycles limitants et retrouver liberté et autonomie.
Les pratiques contemporaines de libération
Aujourd’hui, la libération des mémoires transgénérationnelles peut se faire de plusieurs manières :
Constellations familiales : cette méthode met en scène les relations familiales pour révéler les loyautés invisibles et les schémas répétitifs, permettant à chacun de se positionner autrement et de rompre les cycles limitants.
Thérapies énergétiques et méditation : elles facilitent la purification progressive des mémoires lourdes, en permettant de ressentir et de transformer des traumatismes ancrés dans le corps ou l’esprit.
Psychogénéalogie et accompagnement thérapeutique : en retraçant l’histoire familiale et en identifiant les répétitions, ces approches offrent une compréhension profonde et une intégration consciente des schémas hérités.
Ces méthodes illustrent parfaitement la continuité des voies ancestrales : expulsion, élévation et purification. Elles montrent que, même à l’ère moderne, nous sommes confrontés aux mêmes dynamiques universelles et que les solutions développées par nos ancêtres restent pertinentes, simplement adaptées à notre contexte et à notre conscience contemporaine.
Mémoire, répétition et projet de vie
Comprendre les mémoires transgénérationnelles ne se limite pas à observer le passé : cela éclaire notre projet de vie. Les répétitions identifiées — accidents, choix professionnels, schémas relationnels — révèlent des fidélités invisibles qui, une fois reconnues, peuvent être transformées.
Ce processus d’observation et de réorganisation de la mémoire familiale permet de reprendre le contrôle de sa trajectoire, d’exprimer son potentiel et de vivre en harmonie avec son identité profonde.
En ce sens, la mémoire fonctionne comme un véritable guide : elle nous montre où nous avons été conditionnés, quelles loyautés invisibles nous entravent, et nous indique les choix possibles pour nous aligner sur notre projet de vie. Cette vision rejoint directement les traditions ancestrales : tout comme le karma, les rituels et les initiations, elle propose un chemin vers la libération et l’expansion de la conscience.
Conclusion : la mémoire, fil conducteur de l’évolution humaine
De la mythologie ancienne aux pratiques modernes de psychogénéalogie, en passant par la médecine, la philosophie et la psychanalyse, un fil invisible traverse l’histoire humaine : la mémoire des générations, visible ou cachée, façonne nos vies. Les mémoires terrestres peuvent nous limiter, mais elles contiennent également des enseignements ; la mémoire de l’âme nous guide vers l’authenticité et l’épanouissement.
Prendre conscience de ces dynamiques, explorer les répétitions familiales et libérer les mémoires lourdes, c’est suivre un chemin intemporel que l’humanité emprunte depuis des millénaires. Que ce soit par les rituels anciens, les expériences mystiques, la psychogénéalogie ou la méditation, l’objectif reste le même : intégrer, purifier et évoluer.
Ainsi, nous comprenons que nous ne sommes pas seulement le produit de notre histoire individuelle, mais également le résultat d’un héritage collectif et invisible.
Et en travaillant consciemment avec ces mémoires, nous pouvons transformer les répétitions en apprentissages, et les contraintes en opportunités de croissance. En ce sens, chaque être humain devient à la fois héritier et acteur de sa propre évolution, connectant passé, présent et avenir dans un mouvement de libération et de pleine conscience
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